Challenges – La croissance de l’économie italienne est prévue à 0,7 % pour cette année et à plus de 1 % en 2026, bien mieux que l’Allemagne, par exemple, avec 0,1 % et 0,6 %. Quelles sont les raisons de cette bonne performance de l’économie italienne ?
En 2024, l’Italie a surpassé les prévisions de nombreux analystes : à ce jour, la croissance est cinq fois supérieure à la moyenne des 25 dernières années. L’Italie n’est plus le mauvais élève de la zone euro : la croissance cumulée post-Covid de 13,2 % est supérieure à la moyenne européenne, et les niveaux d’emploi ont dépassé ceux d’avant la Covid, atteignant un record de 24,2 millions de personnes employées en janvier 2025.
Notre club de réflexion, Teha, a créé un indicateur spécifique pour mesurer le sentiment de la communauté des affaires : le Teha Club Economic Indicator. Cet indicateur est élaboré à partir d’une enquête menée auprès de 450 entrepreneurs et leaders d’affaires italiens et varie de -100, indiquant la plus grande défiance, à + 100, montrant un optimisme total.
La dernière mesure, mise à jour en mars 2025, montre un score de + 37, confirmant un climat de confiance positive sur la situation actuelle des affaires, en amélioration par rapport aux trimestres précédents. Les attentes à six mois recommencent à croître après deux trimestres de déclin, soutenues par une confiance renouvelée dans la stabilité économique. Les dirigeants conservent donc une vision plutôt optimiste de l’avenir, ce qui se traduit par une volonté d’investir et d’accroître l’emploi.
La force de l’économie italienne réside dans son tissu entrepreneurial, qui reste dynamique et diversifié. En particulier dans l’industrie, qui repose sur un réseau d’entreprises de petite et moyenne taille, souvent familiales et profondément ancrées dans le territoire. Résultat : le Made in Italy est la deuxième production manufacturière de l’Union européenne après l’Allemagne et la cinquième au niveau mondial. En 2023, la balance commerciale manufacturière de l’Italie a dépassé les 118 milliards d’euros, en hausse de 13 % par rapport aux niveaux de 2022.
Les consommateurs internationaux qui achètent italien le font par conviction
Ce point fort de l’économie italienne – le commerce international de biens – ne sera-t-il pas affecté par le conflit commercial déclenché par Donald Trump, avec l’augmentation des droits de douane contre l’Europe ?
Je ne le pense pas. Les exportations vers les États-Unis représentent 10 % du total des exportations italiennes, ce qui limite l’impact des décisions de Washington sur l’économie italienne.
L’impact de la politique tarifaire de Washington sera déterminé par l’élasticité de la demande américaine et la capacité des consommateurs à remplacer les exportations italiennes.
Or, sur ce point, je vois des raisons d’être optimiste, à travers les études que nous menons. L’Italie est en effet le 21e pays au monde et le 2e dans l’UE pour l’ « insubstituabilité » de ses exportations – c’est-à-dire que les consommateurs ne souhaitent pas échanger les produits italiens contre ceux d’autres provenances. Dans plus de 45 % des 1 222 catégories de produits recensées, l’Italie se classe dans le premier décile pour son degré d’ « insubstituabilité » et 31 produits apparaissent comme non substituable.
Mais ce n’est pas tout. Les entrepreneurs italiens sont prêts à diversifier leurs exportations. L’Italie se classe en effet au 4e rang mondial et au 2e dans l’Union européenne pour l’hétérogénéité de son réseau de débouchés. Chaque euro d’exportation partant d’Italie est destiné, en moyenne, à environ 102 pays différents.
Les exportations restent donc protégées par le fait que les consommateurs internationaux qui achètent italien le font par conviction. Naturellement, certaines entreprises rencontreront des difficultés d’exportation, peut-être même des secteurs entiers. Mais dans l’ensemble, le commerce extérieur restera un point fort de l’Italie.
La stabilité politique actuelle joue un rôle crucial pour garantir la stabilité des politiques nécessaires
Quel rôle joue le gouvernement de Giorgia Meloni dans la stabilité de l’économie italienne ?
Depuis 2000, l’Italie a connu une succession continue de gouvernements aux orientations divergentes. À l’exception du gouvernement Meloni, la durée moyenne des gouvernements italiens depuis 2000 a été d’environ 684 jours (soit 1 an, 10 mois et 19 jours). Il est inévitable que cette instabilité génère de l’incertitude, ce qui pousse naturellement les entrepreneurs à penser à court ou très court terme plutôt qu’à prendre des décisions stratégiques à long terme.
Par conséquent, la stabilité politique actuelle du mandat de Meloni, avec 879 jours à partir de 2025, soit 29 % de plus que la durée moyenne des gouvernements depuis 2000, joue un rôle crucial pour garantir la stabilité des politiques nécessaires.
Un autre aspect crucial concerne les stratégies et la vision à long terme – car l’absence de visibilité constitue le principal adversaire de toute stratégie d’entreprise. Rien n’est plus problématique que de naviguer sans une direction claire, notamment en période de transformation technologique et de changement des modèles de consommation.
Un exemple illustratif est celui du secteur automobile : les entreprises italiennes ont choisi de ne pas s’engager dans la mobilité électrique à temps et en subissent désormais les conséquences, avec une industrie entière qui est à la peine. Pour mettre cela en perspective, Toyota, qui a lancé la première voiture hybride en 1997, prévoit de clôturer 2024 avec une croissance de 21 % de son chiffre d’affaires, tandis que Stellantis devrait enregistrer une baisse de 14,8 %, bien que l’entreprise ait distribué 4,8 milliards d’euros à ses actionnaires. Protéger un présent qui est déjà voué à devenir passé, tout en résistant au changement, ne peut que nous condamner à la stagnation à laquelle, tristement, nous sommes habitués.
La stabilité du gouvernement est renforcée par la fragmentation de l’opposition de gauche
La croissance de l’Italie repose également en partie sur les aides publiques massives de l’Union européenne…
L’Italie est le principal bénéficiaire en termes de volume du plan NextGenerationEU, mis en place à la suite du Covid. Avec plus de 200 milliards d’euros engagés d’ici à 2026, ce soutien est deux fois plus important que le plan Marshall mis en place après la Seconde Guerre mondiale. Naturellement, ce mécanisme favorise non seulement les investissements publics pour le gouvernement et les régions, mais aussi les investissements privés.
Avant son élection, le parti d’extrême droite de Giorgia Meloni avait suscité des inquiétudes dans les milieux économiques, peu rassurés par sa radicalité. Les bons résultats économiques du gouvernement vous surprennent-ils ?
Le gouvernement actuel est le sixième plus stable que l’Italie ait jamais eu et le plus stable depuis 2000, grâce à une large majorité. Giorgia Meloni succède également à Mario Draghi, qui était à la tête d’un gouvernement purement technique mais qui a jeté des bases solides. De plus, la stabilité du gouvernement est renforcée par la fragmentation de l’opposition de gauche. Donc, non, je ne suis pas surpris par la stabilité économique que le gouvernement actuel garantit à l’Italie.